L'Anomalie, Hervé Le Tellier, roman oulipien, collection Blanche Gallimard, 2020

Publié le par P.P

L'Anomalie, Hervé Le Tellier, roman oulipien, collection Blanche Gallimard, 2020

Crise sanitaire oblige, le Prix Goncourt a décidé de différer son vote final en solidarité avec la fermeture des librairies, mais l'Anomalie semble sortir du lot par son originalité fictionnelle.

C'est un roman efficace, dont on a envie de savoir ce qu'il s'y passe, ce qu'il s'y joue.

Le livre débute par le portrait d'une dizaine de personnages, à qui le sort va réserver un étrange destin:

Les personnages ont en commun d'avoir pris le même vol, on est en mars 2021 sur le vol Air France reliant Paris à New-York, qui atterrit après de fortes turbulences, où chacun a cru mourir. Trois mois plus tard, en juin 2021, le même avion, avec à son bord le même équipage et les mêmes 243 passagers réchappe aux mêmes intempéries avant d'être invité par les autorités américaines à se poser sur le tarmac d'une base militaire.

Voilà l "anomalie"... Le lecteur est confronté à une sorte de duplication de l'avion. Roman d'anticipation? non, nous sommes en 2021 donc demain, mais Un roman à tendance Science Fiction donc puisque les passagers qui se posent en juin ont déjà leur double sur terre, qui vit leur propre vie depuis le mois de mars. Puis, chaque individu va être confronté à son propre double!

 

Mais n'oublions pas qu'Hervé Le Tellier est membre du courant littéraire l'OULIPO depuis plus trente ans,(voir l'article dédié sur notre blog). Certains se rappellent peut-être l'irrésistible émission "Des Papous dans la tête" sur France culture, ce qui nous fait penser d'emblée que l'Anomalie n'est pas qu'un livre de science fiction même si l'auteur tente d'expliquer l'inexplicable par la pataphysique (dérivée de l'Oulipo).

Cet état d'esprit de l'auteur, cette habitude de jouer avec le langage de manière structurée implique d'en assumer les contraintes. Il y en en effet des règles qui ont été fixées dès de départ.

 

  • Pataphysique dites-vous????

Définition: la pataphysique est la science des solutions imaginaires..

Alfred Jarry, l’auteur d’Ubu considéré comme le fondateur de la pataphysique (en réalité, la paternité en revient à toute la classe du lycée que fréquentait Jarry), en donne la définition suivante dans son ouvrage Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien : "La pataphysique […] est la science de ce qui se surajoute à la métaphysique soit en elle-même, soit hors d’elle-même, s’étendant aussi loin au-delà de celle-ci que celle-ci au-delà de la physique. Exemple : l’épiphénomène étant souvent l’accident, la pataphysique sera surtout la science du particulier, quoi qu’on dise qu’il n’y a de science que du général. Elle étudiera les lois qui régissent les exceptions…

 

La pataphysique incite donc à concevoir des solutions imaginaires en mettant sur le même plan le réel et l’imaginaire. Sans nier les différences, elle se place délibérément à l’extérieur pour observer autrement, ce qui conduit à une désintégration et une reconstruction de la vision du monde qui peut s’avérer très fructueuse pour l’esprit.

 

L'auteur s'amuse à traiter cette question du genre romanesque à travers un roman choral, Le Tellier préfère à ce terme le roman avec un "S", grâce à différentes contraintes littéraires qu'il s'est imposé:

  • Le roman comme jeu de genres                                               Ce livre est composé à la manière de différents genres littéraires grâce à une dizaine de personnages donc, tous très typés, très incarnés dans des situations répressives: un tueur à gage, une petite fille de 6 ans, un écrivain français dépressif...et chacun d'entre eux s'inscrit dans un genre littéraire différent.                                                                                                              Ainsi le livre débute avec le personnage du tueur à gage et plonge le lecteur dans une ambiance polar, presque un pastiche ou du moins un hommage à la forme du roman noir, alors que les chapitres suivants nous mènent au roman psychologique, sentimental, etc..                                  Pour Le Tellier, la multiplication des personnages a été d'imaginer toutes les situations possibles par rapport à cette question de duplication.(Un personnage tombe malade, un autre meurt ou tombe enceinte...)

 

  • La deuxième contrainte du jeu d'écriture découle justement de la multiplicité des personnages et la difficulté pour l'écrivain de ne pas perdre son lecteur. Dans une interview donnée sur France Culture, Le Tellier explique la construction de son récit en forme de "tresse", avec des axes forts dont l'un est porté par la figure du tueur à gage que l'on suit du début à la fin, axe central donc, sans qu'il n'interagisse avec qui que se soit. Autre élément, chacun des personnages est relié à une couleur. Mais le personnage qui fournit le fil narratif le plus dense est incarné par l'écrivain  Victor Miesel que l'on va suivre tout au long du roman.                    Le premier Miesel est personnage un peu dépressif, un peu noir alors que "l'autre" se dégage de cette noirceur pour devenir plutôt facétieux, distant avec le monde et qui a un rapport presque stoïcien avec tout ce à quoi il est confronté:dans l'avion, son double a écrit un livre au succès, posthume, quasi planétaire. Ne comprenant pas ce qui lui arrive, le Miesel n°2 essaie d'être encore plus léger que ce qu'il n'a jamais été. Il a donc une deuxième chance, alors que le 1er se suicide en mars juste après le vol, laissant son livre- l'Anomalie - plein d'aphorismes, que Le Tellier met en exergue de chacune des trois parties du livre.                                                          
  • Distanciation et mises en abyme

    La dernière partie du roman intitulé "Chanson du néant" met en exergue   cette citation de Miesel "Aucun auteur n'écrit le livre du lecteur, aucun lecteur ne lit le livre de l'auteur.Le point final, à la limite, peut leur être commun."

Notons d'ailleurs que ce constat est sans appel pour Le Tellier puisque son livre s'achève par un calligramme avec le mot FIN....mais sans point final!

Il y a donc une mise en abyme du livre qui s'écrit au sein du livre même écrit par Le Tellier

Quand Miesel écrit sur cette distanciation, sur la perception qu'a le lecteur d'un livre forcément différent de l'intention de l'auteur, on pense à Umberto Eco, à Italo Calvino, à Georges Perec....

Les clins d'oeil sont nombreux à commencer par le nom même de Victor Miesel qui n'est pas sans rappeler Robert Muesil, auteur d'un Homme sans qualité!

Nous l'avons vu, l'humour est l'une des caractéristiques du style de Le Tellier avec des dialogues parfois surréalistes comme dans cette scène où l'un des personnage croit à une farce face à l'interrogatoire du FBI, qui reprend mot pour mot un dialogue de Truffaut et de Dreyfuss dans un film de science fiction. Le film en question ,n'est autre que celui de Spielgerg dans Rencontre du troisième type...

Cliquez sur le lien: Who are you people? 1977 

 

 

Pour conclure, cette dizaine de personnages que l'on suit, dont on connaît la vie, basculent avec cette ANOMALIE et les possibles qui en découlent: quelle pourrait-être leur vie surtout s'ils sont affublés d'un double? Qui n'a pas un jour imaginé que, peut-être, il existe quelque part dans le monde un double de soi, un sosie?

Le Tellier propose au lecteur une expérience de réflexion:

Se dire "et si?"....

Les vraies questions ne portent pas sur comment chacun va partager son appartement, son conjoint, ses enfants...mais que faire pou les gens que l'on aime? serait-on capable de faire que le bonheur existe au moins pour 2 d'entre eux et pas pour 3 puisque c'est impossible. Serait-on capable de se sacrifier ou au contraire serait-on prêt à nous battre, à aller jusqu'au meurtre comme l'un des personnages.

Il s'agit d'être capable de résister à la pression d'être en concurrence avec un autre qui est vous!

Si l'on est confronté à soi-même, le débat du "comment être plus soi que l'autre" est assez complexe!

Un bon livre, qui serait sans conteste un bon scénario de film...

 

 

 

 

 

 

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